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Confinement, déconfinement… Comment imaginer la suite de l’épidémie de COVID-19 ?

Près de 2 mois après la décision de confinement de la population générale en France, la situation a beaucoup évolué. La vague épidémique redoutée a particulièrement affecté le nord-est de notre pays, qui a traversé une période dramatique. La région parisienne et le Nord ont été également sévèrement touchés, tandis que l’Ouest, le Centre et le Sud-Ouest ont eu le temps de se préparer à une vague qui manifestement n’arrivera pas. Toutes les informations concordent : depuis 1 semaine nous assistons partout en France à une lente diminution du nombre de patients hospitalisés, du nombre de patients en réanimation et à une stabilisation de la mortalité (environ 500 décès quotidiens dans les hôpitaux, plus de 200 en Ehpad) (Fig. 1). Ces évolutions attestent de l’efficacité du confinement. Mais celui-ci ne pourra pas être éternellement maintenu, pour des raisons sociologiques et économiques. Il faut donc imaginer la suite : envisager le déconfinement tel qu’ont commencé à le faire certains pays parmi lesquels la Chine, Singapour et plus près de nous l’Autriche. Quelques rappels sont nécessaires pour comprendre sur quels éléments reposent les politiques de prise en charge d’une maladie infectieuse émergente, depuis son identification jusqu’à l’établissement et la levée des mesures de protection des populations.

Figure 1- Stabilisation de l’épidémie en France : diminution du nombre de malades hospitalisés et du nombre de personnes en réanimation.

Comment faire face à une maladie infectieuse émergente ?

L’identification de la pathologie émergente

La première nécessité est de détecter la pathologie nouvelle et d’identifier l’agent causal. C’est le rôle des CDC (Center for Disease Control). Il faut ensuite le plus rapidement possible développer des outils diagnostiques pour identifier les sujets infectés.

Mettre en œuvre une politique d’incitation à la recherche

Cette politique se décompose en trois axes :

  •  évaluer des traitements déjà existants (repositionnement des molécules connues),
  •  développer un vaccin,
  •  développer des thérapeutiques nouvelles.

Si le repositionnement de molécules disponibles peut avoir un effet rapide, le développement d’un vaccin demande beaucoup plus de temps, de même que le développement et l’évaluation de nouvelles molécules.

L’évaluation de l’impact de molécules existantes nécessite la mise en place d’essais cliniques coordonnés, notamment en soins primaires, si l’on veut évaluer des stratégies préventives ou des thérapeutiques de première ligne chez des sujets récemment infectés. Or, les essais étant pilotés par les structures hospitalières, ils se concentrent souvent sur les formes sévères de l’infection, à un stade relativement tardif.

La mise en œuvre des mesures non pharmacologiques de protection des populations

Les pouvoirs publics doivent ensuite décider des mesures de protection. Celles-ci dépendent du stade de diffusion de la pathologie émergente. Trois mesures sont envisageables : la suppression, l’atténuation, ou… laisser faire la nature et compter sur l’immunité collective.

La suppression

Au stade où l’infection reste sporadique (stade 1 ou 2), il faut impérativement dépister rapidement les patients infectés, puis isoler les cas, identifier et mettre en quarantaine les sujets contacts, reconstituer la chaîne de contamination pour isoler l’ensemble des sujets concernés, protéger les soignants et alerter l’ARS. L’objectif est la suppression de la pathologie en réduisant le taux de reproduction en dessous de 1 pour interrompre complètement la transmission de l’infection. C’est ce qui a été réalisé pour le SRAS, le MERS ou Ebola ; c’est également la politique qu’ont adoptée la Corée du Sud et Singapour pour le COVID-19.

L’atténuation

Au stade 3 de l’épidémie, l’objectif n’est plus que l’atténuation du pic épidémique de l’infection, et le ralentissement de sa propagation par tous les moyens pour limiter les conséquences de l’épidémie et réduire les conséquences sur les structures de soins. Ces mesures associent l’isolement et la prise en charge des patients non sévères en ambulatoire, l’hospitalisation des formes sévères, la protection des populations fragiles, les mesures de distanciation sociale, la fermeture des écoles, l’interdiction des déplacements… C’est ce qui a été fait à Wuhan en janvier et qui a permis de limiter la diffusion de l’épidémie à d’autres régions, alors que les mesures adaptées au stade 2 étaient mises en œuvre dans le reste de la Chine (1). Ces mesures rapides expliquent les différences de taux de mortalité enregistrés à Wuhan (4,42 %) et dans les autres régions (0,84 %) (2). On peut estimer qu’en France, les mesures de confinement sont probablement intervenues au bon moment pour l’Ouest et le Sud-Ouest, un peu trop tard pour nos amis Alsaciens.

Compter sur l’immunité grégaire (ou immunité collective)

C’est la stratégie qui consiste à laisser faire la nature. L’épidémie se répand naturellement dans la population jusqu’à ce que la proportion de sujets immunisés au contact du pathogène constitue une barrière naturelle à la propagation de l’infection (Fig. 2). Dans le cas du COVID-19, cette stratégie aurait un coût important en termes de mortalité. En effet, le pourcentage de population immunisée nécessaire à contrôler la progression d’une maladie infectieuse se calcule à partir de son taux de reproduction, estimé à 2,4 pour le COVID-19. La formule (1-1/R0) aboutit à un taux de 58 % de la population. Si l’on tient compte des formes asymptomatiques et des infections non documentées, on peut estimer que 200 000 personnes ont contracté le virus Sars-CoV-2 en France, soit 0,3 % de la population, et nous en sommes déjà à plus de 20 000 décès…

Figure 2 – L’immunisation grégaire est la barrière à la contagion qu’oppose une forte proportion de sujets immunisés.

Sur quels éléments se fondent les mesures non pharmacologiques de protection des populations ?

Vous avez probablement été surpris de la décision brutale de mise en confinement de la population, paraissant un peu contradictoire avec le maintien du premier tour des élections municipales, annoncé quelques jours plus tôt. Cette décision est intervenue alors qu’un article d’un célèbre épidémiologiste anglais, Neil Ferguson, venait d’être mis en ligne sur le site de l’Imperial College de Londres (3)…

Les origines de cette publication : l’expérience de la grippe espagnole en 1918

La grippe espagnole, responsable de la mort d’environ 50 millions de personnes, soit un bilan cinq fois plus lourd que celui de la Première Guerre mondiale, est une pandémie qui a profondément marqué les esprits. La désorganisation sanitaire et l’état de santé des populations européennes à la sortie de la guerre ont lourdement contribué à la mortalité. Cela n’a pas été le cas en Amérique du Nord, où des mesures ont été prises pour enrayer la propagation du virus. Les États-Unis étant un pays fédéral, chacun des états a pu mettre en place sa propre politique sanitaire, ce qui permet a posteriori de comparer les effets de chacune des mesures, prises parfois isolément, ailleurs associées entre elles. L’étude des registres hospitaliers et des registres de décès a permis à l’équipe de l’Imperial College de modéliser l’incidence des différentes mesures concernant l’épidémie de H1N1 en 1918 (4), puis d’appliquer ces modèles à l’épidémie de Sars-CoV-2 actuelle. Les différentes mesures évaluées ont été les suivantes :

  • simple interdiction des rassemblements de masse : cette mesure se révèle totalement inefficace et n’a pas été prise en compte dans le reste des estimations (ce sont les toutes premières mesures annoncées en France…),
  •  fermeture des écoles et des universités,
  • isolement des cas : le dépistage systématique des sujets symptomatiques conduit à un isolement strict des malades jusqu’à guérison, associé à des consignes de protection de l’entourage,
  •  mise en quarantaine des contacts : après identification des cas symptomatiques, tous les membres de l’entourage proche sont confinés à domicile 14 jours,
  •  distanciation sociale : réduction de tous les contacts au domicile et en dehors. Réduction des contacts professionnels. Fermeture des bars, restaurants, salles de spectacle, transports interurbains, respect des gestes barrières (distances, pas d’embrassade ni de serrage de main), etc.,
  • distanciation sociale des plus de 70 ans : réduction de tous les contacts avec l’extérieur, la famille.

L’estimation des conséquences du COVID en l’absence de mesure de protection

Tenant compte d’un taux de réplication de l’infection à 2,4 (taux le plus communément admis), l’absence de mesure non pharmacologique de protection aboutit à 510 000 morts en Grande-Bretagne, et 2,2 millions de morts aux États-Unis. L’équipe de Niel Ferguson n’a pas réalisé cette estimation pour la France. Cependant, compte tenu de nos populations comparables et de capacités hospitalières très voisines (nombre de lits de réanimation notamment), il y a fort à parier que ce chiffre de 500 000 morts ait été applicable à notre pays. Si l’on revient à la courbe proposée par Ferguson (Fig. 3), il est intéressant de noter que le pic de mortalité pour 100 000 habitants est moins élevé aux États-Unis qu’en Grande-Bretagne, plus tardif et plus étalé dans le temps, ce que les auteurs attribuent aux grands espaces et à la plus grande dispersion de la population aux États-Unis, moins propices à une diffusion rapide de l’épidémie. Une autre équipe a montré que le taux d’attaque de l’épidémie de COVID-19 dans les différentes villes des États-Unis est proportionnel à la taille de la ville (Fig. 4) (5). Ces constatations se retrouvent en France, où l’épidémie se concentre à l’évidence sur les métropoles (Fig. 5). Ceci laisse à penser que l’établissement des mesures de protection (ou la levée de ces mesures) devra tenir compte de cette donnée.

Figure 3 – Estimation de la mortalité en l’absence de mesure de protection sociale en Grande-Bretagne et aux États-Unis.

Figure 4 – Taux d’attaque de l’épidémie de COVID-19 en fonction de la taille de la ville aux États-Unis.

Figure 5 – L’épidémie se concentre en France sur les métropoles (au 14/04/2020).

L’impact des différentes mesures non pharmacologiques

Appliquées dans le modèle de Fergusson pendant une période de 3 mois, l’impact des différentes mesures sur les besoins en nombre de lits de soins intensifs permet de constater une tendance générale : toutes les mesures réduisent le pic, le retardent et étalent la courbe dans le temps (Fig. 6). On constate que le bilan de la fermeture des écoles et des universités est relativement limité, alors que l’association de l’isolement des cas, de la mise en quarantaine des contacts et de la distanciation sociale des personnes âgées a l’effet le plus important. La simple fermeture des écoles et des universités réduit les besoins en lits de soins intensifs de 15 à 20 %, et la mortalité de 2 à 4 %, contre 70 et 50 % respectivement pour l’association des mesures d’isolement, de quarantaine et de distanciation sociale. Néanmoins, toutes ces mesures n’empêchent pas de dépasser largement les capacités du système hospitalier…

Figure 6 – Incidence des différentes mesures non pharmacologiques.

Comment sortir du confinement ?

Que se passe-t-il à distance de la levée des mesures de protection sociale ?

Si les mesures sont levées brutalement au troisième mois, on retrouve le pic épidémique 2 à 3 mois plus tard (Fig. 7) ! Ce pic est plus resserré et un peu plus élevé si l’on a simplement fermé écoles et universités, nettement plus faible et plus étalé si l’on associe les autres mesures. Mais l’on dépasse toujours largement les capacités de prise en charge en soins intensifs. L’hypothèse d’un deuxième pic est d’ailleurs évoquée en Chine, où l’on enregistre toujours de nouveaux cas (6).

Figure 7 – Deuxième pic épidémique après levée des mesures de ralentissement.

Que propose Ferguson pour éviter ce second pic épidémique ?

L’idée générale est de contenir le pic épidémique pour maintenir les besoins de prise en charge en réanimation dans les limites de l’offre de soins (Fig. 8). Pour ce faire, les suggestions de Ferguson sont les suivantes : maintenir ou intensifier la politique de dépistage à grande échelle, isoler les sujets infectés, mettre en quarantaine les contacts, et réinstaurer des mesures strictes de distanciation sociale dès que le nombre de patients COVID en réanimation parvient à un niveau critique. À l’inverse, la levée des mesures de distanciation serait décidée lorsque le taux d’occupation des unités de soins intensifs franchit un seuil à la baisse, par exemple 50 ou 25 % des capacités d’accueil. Ce modèle propose donc d’alterner des périodes de confinement et de déconfinement dont la décision serait guidée par le taux d’occupation des lits de soins intensifs (Fig. 9).

Figure 8 – Objectif des mesures de ralentissement = maintenir les besoins de prise en charge en unité de soins intensifs en dessous des capacités d’accueil des hôpitaux.

Figure 9 – Succession d’épisodes de confinement et de déconfinement fondée sur le taux d’occupation des unités de soins intensifs.

Combien de temps ?

Selon ce modèle, il faudrait passer 50 à 80 % du temps en confinement maximum pour diminuer de façon significative les risques de dépassement des capacités d’accueil en réanimation et le nombre de décès imputables au COVID et ce, jusqu’à ce que nous disposions d’un vaccin efficace ou que le seuil d’immunité grégaire soit atteint, soit environ de 18 mois à 2 ans… Cette hypothèse est confirmée par d’autres modélisations de la pandémie (7, 8). Nos sociétés seront-elles capables d’encaisser un tel choc ?

Le « tracking » numérique : alternative « moderne » au confinement de masse ?

Les outils numériques, le traitement de données de type « big data » peut-il aider à gérer la crise sanitaire ? Nous avons tous suivi la diffusion mondiale de l’épidémie sur des logiciels de « tracking » et de « mapping » (comme les célèbres cartes de l’Université Johns Hopkins ou de l’OMS). Ces données reposent cependant sur le recueil d’informations par les autorités sanitaires locales, et il est évident que la qualité de ces données diffère d’un pays à l’autre (en fonction par exemple de la disponibilité des tests diagnostiques). De plus, il n’est pas certain que ce suivi à grande échelle ait permis à nos autorités de santé de prendre les dispositions nécessaires…

Des informations individuelles de géolocalisation offrent des possibilités nouvelles. Une start-up canadienne, Bluedot, a annoncé la pandémie avant l’OMS grâce à cette méthode de tracking (9, 10). Cette société s’est spécialisée en géolocalisation très précise, pour vous guider dans la localisation du magasin de vos rêves dans une ville que vous connaissez mal. Dès le signalement des premiers cas à Wuhan, les équipes de Bluedot ont simulé les contacts entre individus à Wuhan en utilisant les relevés de localisation des téléphones portables des habitants de cette ville durant l’hiver 2018-2019. Ils en ont déduit les capacités de diffusion de l’épidémie de cette nouvelle pneumonie. En Chine, les déplacements individuels sont désormais contrôlés via les smartphones. La Corée du Sud a retracé les mouvements des malades par l’historique de localisation de leur téléphone et a rendu publics les lieux et horaires de leurs passages, et envisage le recours à des bracelets électroniques pour empêcher les personnes en isolement de sortir sans autorisation. En Israël, l’agence de sécurité intérieure a été autorisée à accéder aux téléphones de toute la population pour tracer les mouvements et empêcher les personnes infectées de rompre les mesures de confinement. À Singapour, une application Bluetooth permet de créer un historique de relations sociales (personnes croisées avec une certaine proximité). Quand un patient est testé positif pour le COVID-19, l’ensemble des sujets contacts figurant dans l’historique de l’application reçoit un message d’avertissement. Cette « traque » permettrait d’élargir le nombre des sujets contacts à mettre en quarantaine à partir d’un patient identifié, limitant considérablement les capacités de diffusion de l’épidémie (11). C’est ce principe qu’a retenu le gouvernement français pour travailler, en partenariat avec l’Inria, à la création de l’application StopCovid, censée aider au déconfinement dès le 11 mai prochain… Ce type d’application pose bien évidemment beaucoup de questions quant au respect des libertés individuelles : nous nous approchons singulièrement d’un monde orwellien… Par ailleurs, ces applications n’ont strictement aucun sens si elles ne sont pas accompagnées de moyens diagnostiques simples, rapides, et largement disponibles, ce qui n’est pas la situation de la France actuellement. Le numérique aura-t-il le dernier mot, y compris pour le diagnostic de l’infection ? Citons le projet de la société Luminostics, qui développe un dispositif d’autotest connecté à un smartphone, reposant sur un immuno-essai enzymatique chemoluminescent miniaturisé, qui permettra l’analyse d’un prélèvement respiratoire en une trentaine de minutes (Fig. 10) (12).

Figure 10 – Auto-test diagnostique proposé par la société Luminostics (en développement).

Les éléments qui pourraient perturber ces scénarios

Efficacité et stabilité de l’immunité : des réinfections sont-elles possibles ?

La réponse immunitaire intervient rapidement après le début de l’infection, des anticorps anti-Sars-CoV-2 sont détectables dès le 7e jour et le pic de la réponse intervient vers le 28e jour (13). Ces anticorps sont neutralisants, ce qui est le fondement de l’utilisation thérapeutique de transfusions de plasma issu de sujets ayant guéri du COVID dans les formes graves de l’infection (14).

L’espoir d’une immunité collective repose sur le principe d’une immunité efficace et définitive… Qu’en est-il réellement ? Peut-on faire deux fois un COVID ?

Des observations ponctuelles suggérant une réinfection ou une réactivation du COVID-19 ont été publiées (15), tel ce sujet âgé, passager malheureux du célèbre bateau de croisière Diamond Princess, ayant contracté l’infection, documentée par une PCR positive le 14 février. Il a heureusement présenté une forme mineure de la maladie, et a pu quitter la quarantaine et retrouver son Japon natal après que l’on ait vérifié la négativation de la PCR le 2 mars. Deux semaines plus tard, le 13 mars, il a consulté pour l’apparition d’une fièvre et d’une toux, conduisant à la réalisation d’une PCR COVID, de nouveau positive… S’agit-il d’un cas ponctuel de réinfection ? D’une immunité précaire liée à l’âge du patient ? D’une fausse négativité de la PCR réalisée au moment de la sortie de quarantaine ? Impossible de répondre de façon formelle, mais une centaine d’observations identiques ont été rapportées, chez des patients de tous âges. En Chine, 262 patients ayant présenté un COVID confirmé par PCR ont été libérés après un confinement de 14 jours et un contrôle de PCR négatif (16). Ces patients ont été reconvoqués 2 semaines plus tard, on a constaté une repositivation de la PCR chez 38 (14,5 %) de ces patients. S’agit-il d’une authentique réinfection ? D’une fausse négativité de la PCR intermédiaire ? D’une simple persistance de matériel nucléique viral ? Ces patients sont-ils contagieux ? Les patients dont la PCR s’est repositivée étaient plus jeunes, avaient présenté une forme mineure de la maladie et avaient négativé leur PCR plus rapidement que les autres patients. Ces formes atténuées de la maladie conduisent-elles à une immunité moins stable ? Qu’en est-il pour les formes asymptomatiques ?

Le suivi des sujets ayant guéri du SRAS en 2002 a montré que leur immunité vis-à-vis du Sars-CoV-2 n’était pas définitive : les taux d’anticorps spécifiques, très élevés au cours des 2 premières années après l’infection, s’est effondrée littéralement lors de la troisième année.

Enfin, des phénomènes d’épuisement de la réponse lymphocytaire mis en évidence lors d’épisodes infectieux particulièrement sévères du COVID-19 pourraient également conduire à l’acquisition d’une faible immunité (17, 18).

La variabilité génétique du virus

Les études génétiques du Sars-CoV-2 montrent un taux de mutations élevé. Pour autant, cette variabilité génétique n’a que peu d’impact fonctionnel, et rien n’indique à l’heure actuelle que cette variabilité induira une variation antigénique susceptible de compromettre l’efficacité de la mémoire immunitaire, à l’instar du virus de la grippe.

La diffusion environnementale

La diffusion environnementale a peu été étudiée. Il a été cependant montré que la température moyenne et l’humidité de l’air favorisaient la diffusion de l’épidémie (19). Le Sars-CoV-2 a été détecté dans les eaux usées (20). Enfin, le virus peut persister, demeurer infestant et être propagé par des aérosols (climatisations, systèmes de ventilation) ou  par des surfaces humides (21).

La saisonnalité de l’infection

Les infections liées aux coronavirus « humains » habituels connaissent une influence saisonnière marquée, caractérisée pour l’hémisphère Nord par un pic entre janvier et mars, puis un déclin marqué pendant l’été et une reprise en fin d’automne. Si l’on applique ces caractéristiques à l’épidémie de COVID, celle-ci devrait connaître une accalmie progressive pendant l’été, puis reprendre à l’automne, et s’intégrer progressivement au répertoire des virus saisonniers, avec des pics épidémiques de plus faible ampleur compte tenu de la proportion importante de sujets immunisés, un épuisement progressif de l’immunité individuelle amenant chacun d’entre nous à se réinfecter en moyenne tous les 10 ans (22).

Mais où sont passés les autres malades ?

Effet collatéral de l’épidémie de COVID-19, les autres malades ont quasiment disparu… Diminution massive des urgences hors COVID, disparition de la bobologie, mais aussi, de façon très surprenante, du nombre d’appendicites, d’accidents vasculaires cérébraux, d’infarctus du myocarde… Comment expliquer ce phénomène ? Il y a probablement, comme souvent, plusieurs explications. La disparition des « petites » ou fausses urgences montre qu’il y a, en temps normal, une surconsommation de soins. La diminution de certains actes chirurgicaux met en lumière le fait que certaines décisions sont peut-être trop rapidement prises en temps normal. Il n’en est pas de même pour les accidents vasculaires cérébraux et les infarctus. Nous commençons à voir arriver ces patients avec beaucoup de retard et des séquelles malheureusement définitives : hémiplégies constituées depuis plusieurs semaines, infarctus du myocarde au stade de l’insuffisance cardiaque… Qu’en est-il de nos maladies chroniques ? Certains malades ont interrompu leur traitement par crainte d’un effet délétère sur le risque infectieux, et ne nous alertent pas, car ils craignent de se contaminer en venant dans une structure de soin, qu’il s’agisse d’un cabinet médical ou a fortiori d’un hôpital.

Il est évident qu’il va falloir rapidement reprendre l’ensemble des activités médicales, peut-être en privilégiant les actes de téléconsultation quand ils sont possibles, mais, surtout, ne laissons pas la poussière s’accumuler sous le tapis !

À quoi s’attendre maintenant ?

Il ne sera pas possible de maintenir un état de confinement général pendant des mois. On peut bien sûr imaginer des déconfinements partiels, dans certaines zones géographiques moins touchées, ou pour des tranches d’âge de la population moins à risque. Mais on ne pourra pas se passer du maintien des mesures barrières, dont le port de masque pour l’ensemble de la population, et d’une stratégie de détection massive des sujets infectés et des sujets immunisés. Cette stratégie devra reposer à la fois sur des études sérologiques pour déterminer qui est immunisé et peut donc circuler librement, et l’utilisation d’une RT-PCR fiable pour détecter rapidement les sujets nouvellement infectés, isoler ces patients et placer les sujets contacts en quarantaine (entourage proche et/ou contacts identifiés par une solution numérique) (23). Il faudra également coordonner à l’échelon national (voire supranational) des essais cliniques de traitement des formes précoces en ville (tel l’essai COVERAGE qui vient de débuter). Quoi qu’il en soit, nous n’en avons pas fini avec le COVID, et la gestion du déconfinement sera probablement beaucoup plus difficile que celle du confinement.

L’évaluation des conséquences psychosociales du confinement en France

COCONEL (Coronavirus et confinement : enquête longitudinale) est une enquête téléphonique effectuée par l’institut Ifop auprès d’un échantillon représentatif d’un millier de personnes pour le compte d’un consortium de chercheurs de l’UMR Vitrome à Marseille, du CIC Cochin-Pasteur, de l’École des hautes études en santé publique et de l’Observatoire régional de la santé Sud-Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Les premiers rapports de cette étude ont été mis en ligne.

L’impact psychologique

Les conséquences psychologiques sont importantes. Des troubles du sommeil sont rapportés par près de 75 % des personnes interrogées, un peu plus chez les jeunes adultes (18-35 ans). Ces troubles du sommeil sont perçus comme sévères pour 62 % des sujets concernés, plus de 70 % des sujets jeunes, des personnes en difficulté financière. Trente-sept pour cent des personnes interrogées décrivent des signes de détresse psychologique, plus fréquents globalement chez les femmes, et particulièrement chez les hommes jeunes, et chez les personnes ayant des revenus bas et des difficultés financières et vivant dans des logements surpeuplés.

L’impact social

Les effets du confinement accentuent les inégalités sociales. L’impact sur le travail est très important.

  • Seuls 20 % des sujets interrogés continuent à travailler à l’extérieur de leur domicile, à temps partiel ou complet.
  • 11 % exercent leur profession en télétravail, mais la solution du télétravail n’est pas adaptée à toutes les professions : 54 % des cadres utilisent le télétravail, alors que 48 % des ouvriers travaillent à l’extérieur et que 43 % d’entre eux ont dû cesser de travailler.
  • Près de 20 % des personnes interrogées se plaignaient de difficultés financières secondaires au confinement, après seulement 10 jours.
  • 22 % des personnes sont confinées seules, un tiers d’entre elles ayant plus de 70 ans.
  • 8 % sont confinées dans un logement surpeuplé.
  • 93 % des personnes interrogées estiment que les conséquences économiques du confinement seront désastreuses, 76 % qu’il provoquera des drames familiaux.

Il est probable que cet effet délétère du confinement se retrouvera dans notre population de rhumatismes inflammatoires et de maladies chroniques.

L’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt.

Bilbiographie

1. Tian H, Liu Y, Li Y et al. An investigation of transmission control measures during the first 50 days of the COVID-19 epidemic in China. Science 2020 : eabb6105.
2. Wang Y, Wang Y, Chen Y, Qin Q. Unique epidemiological and clinical features of the emerging 2019 novel coronavirus pneumonia (COVID-19) implicate special control measures. J Med Virol 2020 : jmv.25748.
3. Ferguson NM, Laydon D, Nedjati-Gilani G et al. Impact of non-pharmaceutical interventions (NPIs) to reduce COVID- 19 mortality and healthcare demand. Imperial College COVID-19 Response Team 2020 : 1–20.
4. Bootsma MCJ, Ferguson NM. The effect of public health measures on the 1918 influenza pandemic in U.S. cities. Proc Natl Acad Sci USA 2007 ; 104 : 7588–93.
5. Stier AJ, Berman mg, Bettencourt LMA. COVID-19 attack rate increases with city size. medrxiv 2020
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7. Kissler SM, Tedijanto C, Goldstein E et al. Projecting the transmission dynamics of SARS-CoV-2 through the postpandemic period. Science 2020 ; eabb5793.
8. Bendtsen Cano O, Cano Morales S, Bendtsen C. COVID-19 Modelling: the Effects of Social Distancing. medrvix 2020
9. Bogoch II, Watts A, Thomas-Bachli A et al. Pneumonia of unknown aetiology in Wuhan, China: potential for international spread via commercial air travel. Journal of Travel Medicine 2020 ; 27.
10. Bogoch II, Watts A, Thomas-Bachli A et al. Potential for global spread of a novel coronavirus from China. Journal of Travel Medicine 2020 ; 27 : 772.
11. Ferretti L, Wymant C, Kendall M et al. Quantifying SARS-CoV-2 transmission suggests epidemic control with digital contact tracing. Science 2020 : eabb6936.
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